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L'écologie politique ou l'obligation de faire reculer le clivage gauche-droite



L'imposante dichotomie gauche-droite est une des explications majeures de l'incapacité du débat politique à innover et proposer des mesures susceptibles de nous sortir du marasme ambiant. Tribune de Patrice Miran, porte-parole de l'Alliance écologiste indépendante, co-fondateur des Verts


A l'heure où avec la dégradation du climat politique ambiant, les échanges entre la gauche et la droite sont plus vifs que jamais, il peut sembler incongru que des responsables politiques a fortiori des écologistes sensés être absorbés depuis longtemps par le "camp du progrès" se donnent pour ambition première de faire reculer l'imposante dichotomie gauche-droite. C'est pourtant non seulement une question d'hygiène intellectuelle mais c'est surtout la première vocation de l'écologie politique.

En effet, quand on regarde l'histoire de ces vingt dernières années, depuis la chute du Mur on se rend compte que la France a vu l'émergence de nouvelles catégories politiques liées au territoire avec d'un côté le retour en force de la nation et du nationalisme et de l'autre l'environnement et la conscience planétaire.

Ailleurs aussi, le territoire a repris le pas sur l'écoulement du temps et fait resurgir la géographie au détriment du "sens de l'histoire" : ex-Yougoslavie, ex-URSS, Lombardie, Catalogne, Flandre, etc.

Parallèlement, le déclin de l'emploi industriel et le développement des services a dissous les identités collectives liées au travail (ce qu'attestent la baisse continue des effectifs syndicaux et le caractère de plus en plus corporatiste des mouvements sociaux). En effet, la tertiarisation s'accompagne d'une différenciation des statuts, des rémunérations, des formes et de l'implication de chacun(e) dans le travail : le consultant, le vendeur, la secrétaire et l'employé forment une communauté de travail bien plus hétérogène que les ouvriers d'une chaîne de production dans une usine.

Ces évolutions à l'œuvre dans l'ensemble des pays industrialisés expliquent pour une large part le caractère contre-productif du clivage gauche-droite en tant qu'élément structurant du débat politique.

En effet, ce clivage s'est alimenté depuis son émergence à la fin du XVIIIe siècle de deux oppositions :
  • Le mouvement universel du progrès contre la conservation du présent et des terroirs.
  • Les catégories sociales naturellement porteuses à soutenir l'équité sociale contre les autres.
Ces oppositions continuent encore à structurer les discours des partis politiques dominants. Ceux-ci restent imperturbablement clivés par cette bi-polarisation qui n'est pourtant au regard de l'histoire humaine qu'un épiphénomène (que représentent en effet 200 ans d'histoire politique rythmée par la succession des droites et des gauches à l'aune des 5 000 ans de civilisation ?). Cette persistance du clivage gauche-droite tient vraisemblablement à l'adéquation de ce clivage à certaines réalités des débuts de la révolution industrielle (notamment à la double nécessité de former rapidement un prolétariat urbain conséquent et d'asseoir la base des Etats-nations laïcs).

Incapacité du débat politique à innover

Malheureusement, aujourd'hui cette dichotomie n'est pas seulement une erreur intellectuelle mais représente (en particulier en France où le scrutin majoritaire couplé avec l'omnipotence du président de la République le renforce considérablement) une des explications majeures de l'incapacité du débat politique à innover et proposer des mesures susceptibles de nous sortir du marasme ambiant.
Tout d'abord, ce clivage empêche l'émergence d'une pensée politique articulant identité et universel. Une pensée capable de digérer l'implosion des Etats sous la forme que nous avons connue jusqu'ici en Europe – les fins de la Yougoslavie, de la Tchécoslovaquie, de l'URSS et la mort prochaine de la Belgique, puis à plus long terme de l'Espagne ou de l'Italie – sans verser dans les divers mouvements de repli sur soi égoïstes que nous connaissons à l'heure actuelle est pourtant aujourd'hui plus que jamais nécessaire. Mais quand on reste limité à deux camps qui se chamaillent autour de l'idée qu'il existe un progrès général qui prolonge dans le domaine social et politique la conviction que la science universelle, essence même de l'homme, peut compenser dans le futur les limites du présent, on n'avance pas. On en reste à une gauche porteuse d'universalisme qui considère comme suspecte toute idée d'identité nationale et de conservation des terroirs et des traditions et à une droite nourrissant des identités mythiques basées sur le passé et une vision idéalisée de l'histoire. Cet affrontement entre conservateurs et progressistes bloque toute perspective partout sur la planète. En France, c'est encore pire car avec le caractère encore plus marqué qu'ailleurs de la bipolarisation il laisse à l'extrême droite le monopole de la réflexion sur la nation et les règles du vivre ensemble.

Ce clivage a un autre défaut majeur : il focalise les enjeux sociaux et économiques autour de la notion de travail. Traditionnellement, le libéralisme nous explique que la création de richesses est le fait des entrepreneurs qui associent au mieux le capital et le travail pour le plus grand bénéfice de tous (La main invisible du marché d'Adam Smith). A quoi les différentes variantes de socialisme opposent les intérêts des travailleurs exploités qui seuls ont vocation (et intérêt) à réellement souhaiter une transformation du système dans le sens d'une plus grande équité. Cette opposition aboutit à faire de l'emploi et de la position relative des uns et des autres dans le monde du travail l'alpha et l'oméga de toute politique économique et à exclure toutes celles et ceux, de plus en plus nombreux, qui ne sont pas dans le circuit productif. Plus profondément, toute dynamique d'innovation sociale se trouve suspendue au dialogue entre "partenaires sociaux" (alors qu'ils représentent de moins en moins de monde). Le maintien des poches de pauvreté ? La paupérisation des étudiants ? L'apparition de salariés pauvres à temps partiel ? Le retour à l'équilibre des régimes de retraite ? Tout cela attendra la reprise économique qui sera le fait pour la droite du retour de la confiance des entrepreneurs et pour la gauche d'injection de pouvoir d'achat via de nouvelles dépenses publiques. Tout se passe comme si le retour à un marché du travail analogue à celui que nous avions avant 1973 (permier choc pétrolier) était possible et souhaitable. La question centrale de la déconnexion entre la redistribution des revenus et le travail est évacuée au profit de la guérilla patronat/syndicats autour du "maintien des acquis sociaux".

Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que dans tous les pays européens, des mouvements protestataires mettant en avant les questions d'identité et la crise économique tout en se situant hors de ce clivage gauche-droite enregistrent des progressions impressionnantes. Ce qui est plus incompréhensible, c'est la discrétion, voire l'absence des écologistes sur ces terrains où ils furent pourtant des pionniers.

L'articulation identité-universalité : depuis Finis les lendemains qui chantent de René Dumont à La Convivialité de Ivan Illich, les écologistes ont critiqué le scientisme et la foi irraisonnée dans le progrès. Leurs convergences avec les minorités écrasées par le système industriel au Sud (Indiens d'Amérique du Sud et du Nord, Aborigènes d'Australie, Kanaks de Nouvelle Calédonie, etc.) et au Nord (mouvements régionalistes) les ont amené à soutenir la diversité des société s humaines. Leurs combats contre les projets d'aménagement surdimensionnés les ont amené à réfléchir sur les rapports entre les hommes et leurs territoires et à tenter de recréer des liens sociaux autour de ces derniers.

La remise en cause de la place centrale du travail : une des premières publications des Amis de la Terre du milieu des années 1970 s'intitulait Perdre sa vie à la gagner. Inspirée des idées libertaires de Mai 68, elle dénonçait l'aliénation provoquée par le travail effectuée dans les organisations de grande taille et préconisait de limiter le temps lié (celui qu'on doit à la société). De même, les écologistes furent les premiers à annoncer la fin du plein emploi et l'incapacité de la croissance à assurer celui-ci.

Régression intellectuelle

Ces intuitions prémonitoires auraient dû amener les écologistes à approfondir leurs réflexions initiales en recadrant leur message sur deux thèmes principaux :
 
L'environnement : c'est à partir de la constatation que le monde est fini, que nous sommes condamnés à la co-responsabilité planétaire qu'il est possible de répondre à la revendication identitaire autrement que par le biais d'une crispation passéiste. Aux écologistes d'expliquer en quoi l'attachement à la boullabaisse peut aider les agriculteurs sénégalais à récupérer des terres vivrières, comment l'opposition à une autoroute peut revivifier les liens entre les hommes et leur teritoire ou encore par quel biais une politique d'aménagement urbain peut aider l'émergence d'identités à cheval sur plusieurs cultures.
Désacraliser le travail : les écologistes, s'ils veulent être logiques avec eux-mêmes, doivent cesser de faire de l'emploi et du travail l'enjeu majeur de toute politique économique. Ils doivent tracer les lignes d'un monde dans lequel redistribution des revenus et travail seraient déconnectés (c'est d'ailleurs un peu le cas aujourd'hui dans beaucoup de pays industrialisés : la majorité des revenus provient dorénavant d'autres canaux que ceux du travail : aides sociales, retraites, patrimoine, etc.). Chacun sait qu'aucun système de protection sociale en Europe ne sera sauvé par les seuls efforts des salarié(e)s . Dans le débat actuel sur les retraites il est tout de même étonnant que personne n'ait proposé d'indexer une ressource pour nos retraites basée sur les gains de productivité via une TVA sociale (les solutions démographiques discutées à l'heure actuelle par la classe politique supposent des taux de croissance économique et démographique irréalistes, ce qui explique qu'elles ne résolvent d'ailleurs pas le problème).

Cela explique que les écologistes doivent chercher des partenaires avant tout hors de ce pseudo-dialogue social, celui-ci n'étant plus capable de créer des liens sociaux stables. Ses partenaires ce sont les consommateurs, les retraités, les chômeurs, etc.

Une grande partie du travail reste à faire. L'enjeu est immense car entre les deux questions centrales abordées dans ce texte, l'alternative aux écologistes est un mélange de populisme et de nationalisme qui est en passe de broyer l'héritage des Lumières. Une des conditions essentielles de la réussite de ce projet écologiste réside dans la capacité du mouvement qui les représente à rester équidistant de la gauche et de la droite pour rassembler une majorité nette sur ces pistes d'actions. De ce point de vue, la régression intellectuelle liée à la prise de contrôle des Verts au début des années 1990 par les socialistes est un lourd handicap pour les écologistes français. A eux de continuer à tracer le sillon ouvert dans d'autres pays par leurs homologues et en France même par les fondateurs du mouvement.

Patrice Miran, porte-parole de l'Alliance écologiste indépendante, co-fondateur des Verts
 


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